dimanche 10 décembre 2017

La ronde des sars

Ce matin de décembre, le ciel est bien gris, mais la mer est calme sur les récifs des Tinyes, dans la réserve de Banyuls-sur-Mer.


Je craignais de me retrouver seul à vouloir plonger, mais la présence salvatrice d'un club toulousain a permis l'ouverture du club. Me voilà donc accompagné de deux sympathiques plongeurs toulousains, et ma mission consiste à leur faire apprécier ce site superbe en été, mais plus sombre, bien moins poissonneux en cette période pré-hivernale.

À l'eau : plouf ! Nous nageons en surface jusqu'à la proue pour descendre le long du mouillage. Nager permet de se réchauffer un peu dans cette eau à 12°.
La visibilité n'est pas vraiment au rendez-vous, c'est sombre, obscur, ténébreux, mais peu importe, je connais le site presque par cœur, à force de m'y perdre !


Je montre à mes binômes des petites bêtes : une doris à papilles rouges minuscule, un planaire rose, une tylodine jaune... Et impossible de faire tenir cette satanée fibre optique de mon flash sur mon caisson pour photographier ce joli petit monde ! Je me résigne à me passer de mon flash, je ne partagerai avec vous que des photos d'ambiance en lumière naturelle.

J'accélère un peu le rythme de la promenade, pour que mes binômes supportent mieux le froid, moi je suis en combinaison étanche, je suis bien au chaud !
Je longe d'abord le récif en direction du large en passant dans de nombreuses failles couvertes de gorgones blanches. Les poissons sont assez rares dans cette zone, seules quelques castagnoles se promènent en bancs sur le haut des tombants.


Nous contournons le récif et nous voilà le long des superbes tombants verticaux, qui sont pour moi la plus belle partie de cette plongée. Là nous traversons un banc d'oblades immense.


Pendant quelques minutes, les oblades changent de cap et suivent la même direction que notre palanquée pour nous accompagner. Quelle délicate attention !



En levant la tête, nous retrouvons un ciel bleu à travers les eaux.


Soudain, un nuage de centaines de sars nous rejoint !


Poussez-vous les plongeurs, laissez-nous passer !

Que se passe-t-il ? Même les cstagnoles semblent prises d'une frénésie inhabituelle...


Nous n'avons pas besoin de chercher les poissons, il n'y a plus de place pour nager tranquillement !


Nous arrivons bientôt au passage entre deux récifs ; le banc de poissons se sépare, une partie va vers le sud, l'autre continue vers la côte et nous voilà emportés dans cette direction par le courant de cette marée poissonneuse.


Le courant semble maintenant se calmer, d'après mon sens de l'orientation (j'en imagine qui rigolent au fond près du radiateur) nous avons presque terminé le tour complet des deux récifs de notre promenade.


Le banc de sars nous a éjà dépassés, il n'est bientôt plus qu'une ombre au loin. Quelques castagnoles nous tiennent encore compagnie. Mes binômes palment encore, ils ne sont pas entièrement congelés, ils pourraient trembler d'émotion devant un spectacle sous-marin si magnifique. Mais non, c'est juste le froid.

Je ne retrouve pas le mouillage, mais je reconnais le banc de saupes qui passe à côté.


Les saupes sont certainement sédentaires, mon petit doigt me l'a dit. Nous remontons en surface après un petit palier de sécurité pour bien profiter encore 3 mn de la fraîcheur de l'eau. Et surprise ! Le bateau n'est pas en vue...

Bah, je me retourne, et le bateau est juste là qui nous attend. Le ciel gris aussi est toujours là et il ne faut pas compter sur le soleil pour réchauffer les plongeurs. Peu importe, la chaleur est sous la douche du club, dans une tasse de thé après la plongée, et dans le sourire des plongeurs heureux d'avoir participé à la ronde des sars.

lundi 28 août 2017

Le spectre des abysses

Le Galathée est amarré et les plongeurs sont déjà tous à l’eau.


Nous sommes les derniers, et nous voilà prêts pour descendre rejoindre l’univers magique sous-marin de l’épave de l’Alice Robert.
Des milliers de bulles remontent du fond, les plongeurs qui nous précèdent ne semblent pas pressés de visiter l’épave, ils restent près du cordage qui relie la surface à l’Alice Robert.


Moi qui aime bien les bulles, me voilà comblé ! Le grand bleu est en pleine ébullition.


La descente est freinée par ces milliers de bulles qui remontent.


Soudain, vers 25 m de profondeur, l’eau devient glaciale, dans ma combinaison de néoprène mes poils se hérissent, brrrr ! Et rapidement, le grand bleu fait place au grand gris…

Nous n’y voyons presque plus rien, mes deux compagnons de plongée Vanessa et Laurent se rapprochent, on aurait vite fait de se perdre de vue. Mais où donc se trouve l’épave ? Nous descendons encore quelques mètres le long du cordage et soudain nous retrouvons d’autres plongeurs qui ne semblent pas vouloir s’éloigner de ce fragile lien vers la surface, vers l’eau chaude et le grand bleu.

Presque à tâtons, nous retrouvons nos repères habituels sur l’épave, d’abord le canon de la proue, puis en prenant la direction de la poupe la tourelle bâbord et son canon démonté. Nous traversons l’épave dans le sens de la largeur, nous voilà au pied du mât. Je fais signe à Laurent qu’on pourrait directement monter au sommet du mât, dans l’espoir de retrouver de l’eau plus chaude… Mais Laurent est optimiste, il m’invite à poursuivre vers la poupe : peut-être le double canon sur sa tourelle sera au-dessus du nuage glacé ?

Nous poursuivons donc notre périple le long du mât de charge ; une jolie godive orange, ballottée dans courant, est un premier challenge pour la photo en milieu hostile, si gris et si sombre !


Nous voilà au double canon ; la visibilité est un tout petit peu meilleure, peu de plongeurs sont arrivés jusque-là et la vase n’a pas été trop remuée avant notre arrivée.


Nous ne nous attardons pas trop longtemps sur la tourelle du double canon, et faisons déjà demi-tour en direction de la proue ; nous progressons lentement, il ne s’agit pas de se disperser, et mes compagnons gardent l’œil sur moi. Nous sommes toujours dans un brouillard épais, j’ai l’impression que je n’y verrais pas vraiment mieux en fermant les yeux… Nous voilà de nouveau au pied du mât de l’épave, ou du moins ce qu’il en reste, la partie supérieure étant tombée il y a quelques années. Cette fois-ci, nulle hésitation, il est temps de remonter.
Petit à petit l’eau se réchauffe et s’éclaircit ; à la croisée du mât un spectacle extraordinaire nous attend…


Là nous sommes dans un bleu infini qui nous entoure et nous surplombe ; en-dessous de nos palmes le nuage épais masque toute l’épave. Des milliers de petits poissons nous attendent ; ce ne sont pas les anthias rouges qui peuplent l’épave, ce sont des sardines, des maquereaux, des bogues, des poissons estivaux qui passent leurs vacances ici et qui repartiront vers des eaux plus tempérées en hiver.


Je voudrais fixer dans ma mémoire ces images magiques ; je prends quelques photos supplémentaires en souvenir de cette plongée. Nous pouvons rester longuement en haut du mât, nos ordinateurs de plongée se sont calmés et les temps de paliers ne s’allongent qu’à toute petite vitesse.

Soudain, remontant du nuage qui recouvre l’épave, une forme allongée fuse à toute vitesse jusqu’à notre hauteur.


Tel un spectre, un énorme poulpe parcourt les bancs de poissons qui se dispersent à son passage. La pieuvre est-elle remontée de sa tanière abyssale pour chasser sa pitance, ou bien par curiosité envers les palmipèdes bulleurs que nous sommes ? Sans doute un peu des deux, car non loin de l’épave un bateau de pêche-promenade a dispersé des appâts, sans doute des petits morceaux de poissons et de moules, qui flottent entre deux eaux.


La pieuvre se propulse par réaction, tentacules tendus et manteau en avant, sa trajectoire semble désordonnée. Les plongeurs l’intriguent et soudain la pieuvre se stabilise et déploie en grand ses tentacules : c’est impressionnant et c’est sans doute le but recherché.


Quelle splendide rencontre !


Je fais signe à mes compagnons de plongée, qui n’ont peut-être pas encore remarqué la présence du céphalopode.


Nous admirons quelques secondes encore ses déplacements par propulsion, dans le grand bleu et au milieu de tous ces poissons.


Après la disparition du poulpe redescendu dans la brume qui couvre l’épave, nous attendons quelques minutes son retour improbable.


Des bancs de gros poissons remontent du fond, et non loin nous apercevons le bout avec quelques plongeurs effectuant leurs paliers ; en levant les yeux, même la coque du Galathée est visible en contre-jour, depuis le haut du mât de l’épave.


Nous rejoignons rapidement le bout pour effectuer notre remontée à petite vitesse ; près de la surface quelques poissons tournoient encore autour de nous, mais mes pensées sont encore à cette grosse pieuvre venue à notre rencontre...


Les poulpes sont assez rares sur l’Alice Robert, pourtant au début de l’été un gros poulpe était déjà venu à notre rencontre au canon de la cassure, en pleine eau, et mon binôme Didier avait alors dû faire de grands gestes pour éviter d’être embrassé de force par cette pieuvre en manque évident de tendresse. Peut-être est-ce le même animal, qui s’amuse avec tous les plongeurs qui rendent visite à l’Alice Robert, à la recherche d’un peu de compagnie ?

Sans doute retrouverons nous ce sympathique spectre lors de nos prochaines visites de l’Alice Robert… Je l’espère de tout cœur !

lundi 8 mai 2017

Un bossoir dans la brume

C'est une matinée où le ciel est si sombre qu'il semble vouloir nous tomber sur la tête.
Les nuages s'amoncèlent dans le ciel, et le soleil tente vainement de percer cette couche opaque pour éclairer la mer d'un bleu profond.

Le vent ne va pas tarder à souffler très fort, et déjà l'écume se forme autour de la bouée qui signale l'emplacement de l'épave.
Mon coéquipier et moi sautons à l'eau ; très vite le courant nous rapproche du lien qui nous relie à l'épave. Pour ne pas nous faire emporter, nous palmons à la limite de l'essoufflement.
Pourtant, une fois sous l'eau, nous ne ressentons plus les effets de la houle et du courant, nous pouvons suivre des yeux le bout qui mène à l'épave, dans un bleu d'une clarté qui me semble irréelle.

Me voilà comme dans un rêve. Les plongeurs des autres palanquées semblent avoir disparu. Nous voilà seuls, au-dessus d'un nuage de coton tout blanc.
De ce nuage émerge un bossoir isolé, seule trace visible de l'épave dans le bleu immense qui nous entoure, tel un réverbère dans le fog londonien.


Nous nous rapprochons du bossoir, des milliers de poissons nous accueillent chez eux, cette plongée devient magnifique !


Des ombres immenses semblent remonter de l'intérieur de la couche laiteuse que nous survolons...


Quatre beaux poissons-lunes apparaissent, mais la faible visibilité ne me permet d'en photographier que deux à la fois...


Ces jolis poissons bizarres ne semblent pas trop effarouchés par notre présence, jusqu'au moment où ils entament une ronde autour de nous, de plus en plus grande.


Bientôt ces êtres étonnants disparaissent dans le grand bleu.


Le rêve semble terminé... Nous plongeons comme une seconde fois dans le nuage blanc qui recouvre l'Astrée ; nous rejoignons la proue inclinée, nous admirons l'ancre bâbord et descendons jusque sur le fond de vase, dans l'obscurité la plus totale.

De jolies pennatules ondulent dans le courant faible, comme des tout-petits sapins, que j'éclaire de ma lampe.


Nous rejoignons le château et parcourons les coursives côté bâbord.
Le temps passe si vite, lors de ces plongées profondes, déjà les paliers s'affichent sur mon ordinateur de plongée. Pour prolonger un peu ces moments intenses, nous remontons un peu au-dessus de l'épave pour essayer de voir le château à travers la brume.


Un poisson-lune est revenu, et nous le survolons en nous approchant doucement..


Très doucement...


Tout doucement !


Le poisson-lune se déplace lentement jusqu'à l'extrémité du château côté proue.
Un petit poisson, un sar sans doute, s'en approche et tourne autour.


Alors le poisson lune s'incline à 45°, prenant la position du demandeur de guili-guili, à moins que ce ne soit pour un simple nettoyage mais c'est moins rigolo.


Un second nettoyeur prend le relai du premier, la surface développée du poisson-lune est importante !


Machinalement, mais à regret, nous continuons notre remontée tout en admirant le spectacle de la vie ordinaire du poisson-lune.


Nous voilà aux paliers, au-dessus de nous la houle semble avoir forci ; je gonfle mon parachute de paliers, et les minutes passent dans le bleu, mais notre esprit est resté encore un peu au fond, avec notre nouveau copain...


Si par hasard vous le rencontrez au détour d'une plongée, donnez-lui quelques signes de notre amitié, en souvenir de ce joli rêve.

dimanche 16 avril 2017

Des plongeurs et du plancton dans le bleu

C'est le début d'un week-end un peu plus long que d'ordinaire, promesse de nombreuses et belles plongées sous-marines. Avant l'arrivée de la forte tramontane, le vent qui rend fou (du moins en ce qui me concerne je crois, pour vous je ne sais pas), nous voilà prêts à rejoindre mon épave catalane préférée, forcément la plus belle à mes yeux : l'Alice Robert.


Rapidement, Rodolphe nous amène sur son fier destroyer jusqu'à la bouée, ou du moins le bidon qui en fait office, et qui relie le monde mystérieux de l'épave à la surface agitée des eaux.
Palanquée après palanquée, nous nous jetons à l'eau vaillamment, dans un bleu immense.
Me voilà bien entouré, avec Jean-Marc et puis Lionel qui ne porte pas de gant, il est joueur, il me montre ses doigts, moi aussi je sais compter jusqu'à cinq.



Car 40 m plus bas, c'est un joli cargo qui nous accueille, armé il y a plus de 70 ans de gros et méchants canons. Mais moi, ce qui m'intéresse, c'est la vie extraordinaire qui se concentre sur cette épave, telle une oasis dans un désert de sable sous-marin. Nous voilà d'abord près du double canon sur sa tourelle, entouré d'un véritable nuage d'anthias qui se sont éparpillés à notre arrivée.


Nous partons à contre courant en direction de la proue ; après le château effondré, voilà un ancien support de canon, qui était encore vertical il y a deux ans, mais ce côté bâbord de l'épave est en train de s'effondrer et le support s'incline inexorablement.


Le mât tronqué se dresse fièrement vers le zénith.
Des milliers d'anthias tournent autour de ce totem en une ronde mystique.


Nous passons sous la tourelle bâbord, dont le canon s'est effondré, avec la sensation de pénétrer un peu dans l'épave et ses mystères.


Un couple de petites blennies est posé au-dessus des cales de la proue, au milieu d'un tapis d'anémones.


Jean-Marc me rejoint en faisant des bulles, a-t-il vu les blennies ?


Lionel éclaire les ouvertures des cales et semble bien tenté d'y pénétrer...


Mais nous continuons notre survol des superstructrures, non supertrusc, zut, me voilà narcosé !
Nous voilà au niveau de l'énorme canon qui trône face à la proue ; il a perdu récemment sa protection d'acier, tombée sur le pont sans doute entraînée par un mouillage. Tel un récif, il rassemble lui aussi de nombreux anthias autour de lui.


Je m'en rapproche pour admirer les magnifiques anémones bijoux dont il est entièrement recouvert.


Mais le courant de face devient de plus en plus fort et nous préférons ne pas rejoindre la proue. Un petit demi-tour et nous pouvons nous laisser porter par les eaux pour le retour. Déjà nous voilà à nouveau tout près du mât.


Sur le pont du château effondré, je remarque deux magnifiques vers tubicoles, des bispires, dont le panache est divisé en deux parties. Je m'approche prudemment, sinon les panaches risquent de se rétracter dans les tubes. Si cela vous arrive, vous verrez la partie supérieure du tube divisée en deux, ce qui explique ce double panache.


Cette fois-ci, nous contournons le mât par tribord, afin d'admirer le canon de la tourelle encore en place, entièrement couvert lui-aussi d'anémones bijoux.


Nous voilà déjà au bout qui nous relie à la surface, le retour dans le sens du courant a été très rapide. Nous avons un encore un peu de temps pour survoler l'épave jusqu'au canon de la cassure, en direction de la poupe disparue. Ce canon aussi imposant que celui de la proue est dressé vers la surface.


Avec dans nos mémoires assez d'images pour rêver de belles plongées pendant plusieurs jours, nous entamons la remontée à vitesse contrôlée le long du bout. Vers 6 m sous la surface, nous retrouvons les autres plongeurs, aux paliers.
Ce petit groupe pourrait paraître un peu désordonné...


Allons, un peu d'ordre dans tout ça pour les photos souvenirs !
D'abord la palanquée de Michel, qui n'en finit pas d'inventer de nouveaux exercices pour ses élèves.


Puis la palanquée des deux sirènes Élodie et Virginie.


Puis Fernand et Bernadette en pleine « discussion », et enfin Jean-Marc avec Lionel qui me surveillent du coin de l'œil...


En effet, me voilà tenté de photographier les merveilles qui passent autour de nous, au risque de mal respecter la profondeur des paliers.
D'abord de belles méduses complètement translucides, au chapeau raplapla.



Plus bas, passent de belles méduses pélagias, aux très longs filaments très venimeux (voilà pourquoi j'écrivais que Lionel était un peu joueur de plonger sans gants). Je résiste à l'envie de descendre la rejoindre, pour pouvoir la photographier à contre-jour...


Et puis il y a ces êtres luminescents aux formes invraisemblables, et qui semblent venus d'un autre monde.
Cette petite méduse néoturris se laisse porter par le courant.


Et puis des colonies de salpes formant un joli ruban, c'est sans doute plus sympathique que de traverser la mer entière en solitaire...


Un cténophore en forme d'olive semble se diriger à l'aide de ses deux tentacules, évitant les collisions avec la horde de plongeurs aux paliers.



Je resterais bien des heures à admirer ces organismes étonnants, mais les autres plongeurs entament leur remontée, et je ne vais peut-être pas risquer de retarder tout le monde. Tant pis, « je reviendrai ! » (*)

(*) : citation de Terminator, pour les cinéphiles

(article publié initialement sur le blog du club du Dauphin Catalan)