mardi 22 novembre 2016

La tragédie des mollusques

Je m'interroge. Ai-je le droit moralement de vous raconter les horreurs que j'ai vues ce jour là ? Aurai-je sur la conscience à jamais vos nuits de cauchemars ? Mais ai-je d'ailleurs encore une conscience ?

****

Ce jour là, le vaisseau nous amène tout près du site de plongée. Un ciel pur, une atmosphère lourde, des eaux sombres : tous les éléments du drame se mettent en place inexorablement...


Des poteaux bizarres surgissent des eaux...


Étaient-ils là il y a quelques instants ? L'espace temps s'est-il brisé pendant une durée infinitésimale ? Le titrage du vin rosé n'était-il pas sous-estimé ?

Une mise à l'eau rapide va me rafraîchir les idées.
Sous la surface, les eaux prennent la belle couleur d'une soupe aux poireaux. Les effets de lumière sont magnifiques.


Surtout ne pas boire la tasse... Je n'aime pas la soupe aux poireaux.

Des structures verticales, comme suspendues, apparaissent dans les eaux sombres...


Cela me rappelle des choses étranges, venues d'un autre monde...


Des huîtres semblent emprisonnées dans ces cages !


Ici, les cellules ont la forme de lampions chinois.


De gros sacs retiennent les huitres particulièrement coriaces. Ce sont les cellules pour les dures à cuire !


Plus loin, les malheureuses huitres sont fixées les unes aux autres, sur un fil où elles ont été collées pour l'éternité.


Et là, on dirait des moules tout autant emprisonnées !


Nous sommes dans un labyrinthe immense, d'autant plus difficile que les rangées de coquillages se ressemblent toutes.


Quelques huîtres échappées ont été détruites par des mines en forme d'oursin et gisent sur le fond.


Quelques poissons profitent de ces coquilles pour échapper au péril.


D'autres poissons comptent sur leur mimétisme pour passer inaperçu.


Ils frôlent dangereusement le champ de mines.


Pourtant ils semblent bien insouciants malgré le danger ; ils pourraient aussi finir suspendus à un fil...


Je pense avoir compris : dans cet univers, la matrice utilise l'énergie des huîtres et des moules ! L'énergie de leur cerveau est mise à contribution dans un but que nous ne découvrirons peut-être jamais !

Les moules et les huîtres sont recouvertes de parasites oranges qui les asservissent.


Quels monstres venus de l'espace ont donc tant de cruauté envers le peuple des huîtres et des moules ?


Ah non, là c'est mon sympathique binôme Yvan. Non, ça va bien, Yvan, je t'assure. Tu as remarqué qu'on a changé d'espace temps ?


Nous avons enfin trouvé le vaisseau spatial, protégé par des centaines de mines.


La mémoire me revient peu à peu, les pièces du puzzle terrible s'assemblent.
Ici, les Aliens utilisent la matrice pour s'aider de l'énergie des mollusques pour envahir la Terre !!!

Une ligne semble libre, pour quoi faire ? Bizarre autant qu'étrange, elle part du fond, contrairement aux autres qui semblent provenir de la surface.


Mais que se passe t-il ? Mais lâchez mes pieds ! Mais...
Me voilà ligoté !
Peu à peu, des éponges oranges viennent se fixer sur ma combinaison...
Mon esprit s'embrouille, se vide. Je suis devenu mollusque (j'entends déjà ceux qui disent que ça ne change pas grand chose) !

*****

Comment diable pourrez-vous encore dormir sur vos deux oreilles après cette terrible révélation ?

Comment peut-on imaginer pareil drame sous les flots bleus de l'étang de Thau ?

video


Blup...

(article publié initialement en juin 2011 sur le forum de Passion plongée)

Brève apparition

Ce matin, les plongeurs furent accueillis à Argelès-sur-Mer par un ciel d'azur immaculé, un soleil dardant ses premiers rayons d'été (avec un peu d'avance), et une mer belle comme un lac des Camporells.
Une nouvelle saison touristique débute, le bateau de 8h est plein ; direction : le Saint-Lucien, épave coulée au large du Cap Béar. Notre groupe de copains s'est réuni plutôt à l'arrière du bateau, pour discuter de belles plongées et de projets. Sur site, la bouée du Saint-Lucien est déjà occupée, celle du Saumur aussi. Heureusement, il y a aussi celle de l'Astrée ! Changement de programme : on plongera sur l'Astrée.

Je n'ai pris que mon petit appareil photo Nikon automatique, je suis prévenu que la visibilité est très moyenne en ce moment. Comme souvent à la belle saison, lorsque la température de l'eau s'échauffe en surface, celle du fond refroidit, et les deux couches d'eau se mélangent peu.

Mise à l'eau, l'eau est à 19°, il n'y a pas de courant. Nous sommes presque les premiers, deux palanquées de deux officiellement, une palanquée de quatre plongeurs dans les faits ; palme en l'air, descente, à -15m nous rentrons dans un nuage, et nous voilà tranquillement sur le château de l'épave. Brrr, 13° ! Qui c'est qui a coupé le chauffage ?

Nous partons côté bâbord, deux dans la coursive, deux au-dessus. On n'y voit vraiment pas grand chose, pas plus d'un mètre mais je connais assez bien l'épave pour m'y orienter. Les doubles phares de Catherine (pour la vidéo), le phare à 8 leds de Sam, le phare puissant (HID?) de Seb : tout le monde suit. Nous voilà sur le bout de ficelle de la cassure, qui relie le château à la proue. Cela me rappelle l'initiation à la plongée souterraine : suivre la ficelle. On arrive d'abord sur une grande pièce verticale, où deux belles godives oranges se délectent de malheureux hydraires ; mais ce n'est pas encore la proue, la ficelle continue un peu. Et les photos des godives ? Toutes floues !

Voilà la proue, couverte d'un banc de centaines d'anthias. Le « morceau » est incliné, moins que dans mes souvenirs, j'ai l'impression que l'ensemble s'est affaissé. Côté bâbord, une belle ancre est encore en place. On descend jusqu'au sable, la coque est pliée à plusieurs niveaux, on a du mal à imaginer la fière proue d'un navire fendant les eaux. Je ne retrouve pas la belle gorgone jaune et rouge que j'avais aperçue l'an passé ; peut-être est-elle plus en arrière vers la cassure ? Nous sommes à -47m sur la vase, on va remonter sur le pont de la proue, à -41m.

Une belle langouste nous fait un brin de causette. Crrrr ? Ben oui, crrrr !


Nous rejoignons la cassure de la proue par tribord, et longeons la cassure pour repasser à bâbord et retrouver le fil d'ariane. Nous n'avons croisé aucune autre palanquée sur la proue. Nous arrivons à mi-bouteille, façon de parler, 120 bars. Nous revoilà sur le château, nous repassons côté tribord pour tenter de passer dans l'autre coursive. Nous croisons deux autres palanquées au-dessus du château ; les autres hésitent, moi je m'insère entre deux poutres horizontales, me voilà la coursive tribord ; je prends la direction de la poupe, suivi par le reste de la palanquée au-dessus et à ma gauche. Je fais détaler un gros denti, qui sera filmé par Catherine ; je suis rabatteur vidéo ! Nous voilà à l'arrière du château, une grosse ouverture donne sur la salle des machines, assez encombrée de bric et broc. Sam y pénètre, tout en restant à portée de vue (c'est à dire pas bien loin) ; il en ressort rapidement, car le temps passe vite à cette profondeur.

Nous croisons une autre palanquée, conduite par le boss Sylvain, qui me regarde, enlève son détendeur, et me crie : bllll blllb blllblub avec profusion de bulles. Mais que veut-il donc ? Rien de bien grave car il s'éloigne déjà. Un de mes compagnons porte un doigt à sa tempe pour me signifier sa perplexité. Nous rejoignons le bout sur le château pour entamer la remontée. Nous remontons assez lentement, apprécions le retour à l'eau claire à 19°, et arrivons aux paliers ; 15mn à patienter, à admirer les bulles qui montent du fond. Elles forment un véritable courant ascendant autour du bout, et je préfère m'éloigner un peu. Les autres plongeurs nous rejoignent et forment une jolie grappe.


Différentes positions sont essayées par les plongeurs pour passer le temps... Pieds en l'air, c'est rigolo.
Mais Catherine a aperçu un sujet plus intéressant, un peu à l'écart.


Dans l'eau chargée de particules et de bulles, voilà trois petits poissons à la forme ovale bien caractéristique.


Le troisième est un peu plus bas, je ne veux pas trop m'éloigner pour les avoir tous les trois sur la photo ; je fais deux photos...


Mais ne partez pas tout de suite !


On a encore 5mn de paliers !
Tant pis, on va tourner en rond autour du bout, en chantant dans notre tête ce qui nous plaît ; par exemple la messe en si de Bach. Non, je plaisante, je ne la connais pas par cœur.

Des bulles remontent encore de sous nos palmes, alors que les autres palanquées ont déjà terminé leurs paliers et nous ont abandonnés là, à côté d'un fil.
Voilà encore des bulles, peut-être des bulles retardataires de Sam provenant de la salle des machines ?
Et là... un gros poisson approche ! Mais vraiment très gros :


Il se rapproche en tournant autour de nous, lentement.


Il mesure bien 1,10m de longueur, peut-être 1,20m de hauteur.


Ses nageoires bougent de manière opposée, la haute à gauche, la basse à droite...


Puis la haute à droite, la basse à gauche. Il ouvre la bouche, il doit se nourrir du plancton qui nous entoure. Son gros œil gauche nous observe avec curiosité. Quatre plongeurs l'admirent, les yeux exorbités !

Mais ne descends pas, nous avons encore 3 mn de paliers à faire !


À bientôt, magnifique poisson ! Reviendras-tu nous voir demain ?

Nous terminons bientôt nos paliers, les yeux souriant de cette belle apparition.
Sur le bateau, nous retrouvons un thé chaud, un bon cake, et Sylvain qui nous explique qu'il nous avait demandé sous l'eau si on avait vu un poisson lune !

(article publié initialement en juin 2011 sur le forum de Passion plongée)

Sous la patte du loup

Prologue (ça faisait longtemps que je n’en avais pas rédigé, cela me démangeait un peu).

Ce début d’année m’avait réservé des scènes assez étonnantes en plongée : des anémones qui se rebellent contre leur taxi bernard l’ermite préféré, des flabellines faisant des galipettes avec des rascasses ou encore des planaires s’attaquant à des poulpes (pour les sceptiques, j’ai des photos). L’apocalypse s’annonçait-elle ainsi ?

Aussi samedi dernier, décidais-je de plonger tout à fait raisonnablement, et je m’étais promis de retrouver mon jardin secret aux Îles Medes en compagnie de deux amis plongeurs.

Je fus pris un peu au dépourvu quand je vis la file de voitures qui m’attendaient à l’entrée de l’autoroute : qui avait donc prévenu mes admirateurs que j’allais plonger en Espagne ? Je passais le péage en catimini car ma timidité n’aurait pas supporté un bain de foule un samedi matin. J’ai appris par la suite que ces admirateurs partaient voir un match de rugby de la Coupe Heineken à Barcelone...

Nous sommes donc arrivés au rendez-vous de 11h au club de Gemma et Josep ; le temps de discuter un peu, de mettre les bouteilles au frigo (celles du futur pique-nique, pas les blocs de plongée), et nous voilà dans la camionnette du club, tout équipés de pied en cap, roulant vers le port.

*****

Le soleil est déjà haut dans le ciel d'azur. La mer est magnifiquement bleue.

Nous dépassons le site de la Pedra de Deu, au nord des îles, pour nous amarrer sur la bouée du site de la Pota del Llop (la patte du loup, en Catalan), côté large.


Il est temps de descendre sous la surface, si vous voulez me suivre, prévoyez une bonne combinaison, car l’eau est encore à 15° seulement. Mais à cette température, j’ai ressorti ma combinaison humide ; en fait ma combinaison étanche fuit mais si elle croit que ça va m’empêcher de plonger, elle se met le doigt dans l’œil.

Sous nos palmes, c’est profond. Très...


Profond du genre 50m, il paraît qu’un monstre marin vit dans une grotte à ces profondeurs quasi-abyssales... On va plutôt se rapprocher de la falaise de l’île, en nageant de côté on aura l’impression d’être près du fond. Des passages ont été creusés par les flots dans la falaise.


Ouf, ce n’est pas le monstre des abysses ! On est rassuré.


Le tombant vertical est couvert de ces magnifiques gorgones mauves et jaunes qui de très loin paraissent noires.


Mais sans flash, de plus près, elles paraissent bleues et jaunes ; je vais encore me rapprocher.


Aïe, trop près, c'est un peu flou ! Des failles abritent des jolis bouquets de corail rouge.


Du corail jaune complète le rouge : voilà les couleurs catalanes de la plongée !


Également en jaune, tout aussi seyant, nous avons les petites anémones encroûtantes (quel vilain mot, manquant totalement de poésie, quel biologiste a osé manquer de goût à ce point).


Les îles Medes abritent aussi de jolis nudibranches ; les godives oranges respectent la charte de couleur (jaune et rouge donnent orange par addition).


En fait, il s’agit certainement d’une figure acrobatique, qui se joue à deux godives.


J’en rencontre plusieurs, tantôt en couple, tantôt solitaires ; alors elles se contorsionnent pour prendre leur pied (on dit bien le pied d’un escargot, merci de me le confirmer sinon ça pourrait prêter à confusion).


Mais les godives ne sont pas les seules à sentir l’arrivée du printemps ; les doris dalmatiennes interrompent leurs ébats à notre approche, elles sont très prudes. En fait, tout se passe sous leur manteau.


Les flabellines mauves seules sont bien sages aujourd’hui. L’effet Guy Hamilton ne fonctionne plus par 30m de fond, à cette profondeur le subjectif est suffisant.


Josep m’indique une gorgone mauve ; non, il m’indique un polype de la gorgone. Non, ce n’est pas ça...


Vous voyez quelque chose, vous, là ? À part cette sorte d’algue orange que j’ai mal cadrée... Je reprends une photo pour lui faire plaisir ; je ne vois vraiment pas ce qu’il y a d’intéressant sur cette gorgone...


Nous avons contourné le cap nord-est, et arrivons à la fameuse Pedra de Deu (la Pierre de Dieu, Neptune forcément)

C’est là que le monstre nous attendait, au détour d’un tournant, discrètement tel la faucheuse une nuit de brouillard...

Ahhhhhh !


Surtout ne plus bouger... Peut-être va-t-il seulement dévorer mon binôme ?


Il se déplace nonchalamment, sûr de lui, grand maître des profondeurs aquatiques.


Heu... Mignon, petit petit, calin... Un calin ? Ouf, c’était juste pour un petit moment de tendresse ; c’est que ça manque encore de plongeur à l’Estartit au mois d’avril, et les mérous se languissent.

Mais on va te laisser, gentil monstre (si on l'appellelait Casimir ?), je n’ai pas assez d’air pour y passer l’après-midi, moi. L’après-midi ? Mais je n’ai pas encore déjeuné ! C’est le problème en Espagne, on déjeune très tard et la plongée, ça creuse !


Nous remontons le long du tombant, tout doucement...


Une dorade nous guide gracieusement.


Tu es sure que c’est par là ? Ah oui, ça remonte !
On ressort tout à côté du bateau, l’estomac gargouillant bruyamment.


Le ciel et la mer sont toujours bleus. C’est toujours magique !

******
Épilogue

Nous récupérâmes notre pique-nique glacé dans le frigo du club, et partîmes en voiture chercher un coin tranquille pour déguster le rosé très frais. Je proposais les falaises au dessus du port, sous les pins, avec vue sur la mer.

On s’est retrouvé à rouler pendant une heure sur un chemin perdu ; assoiffés, nous avons croisé une harde de biches, et nous avons terminé à 15h30 à la Escala devant la baie de Rosas. Le rosé s’était déjà plus qu’un peu réchauffé. Pour me faire pardonner ce jeûne tardif, j’en profitais pour indiquer à mes copains un site de plongée du bord, où il y a des jolies grottes sous-marines.
Le temps d’ouvrir les bouteilles, de déguster les olives et le saucisson, qu’arriva un groupe de jeunes filles en fleurs sur la plage située juste sous notre cuisine improvisée ; en quelques secondes elles se sont déshabillées et ont plongé en tenue d'Eve dans l’eau fraîche. C'est le printemps...

(article publié initialement en avril 2011 sur le forum de Passion plongée)